Culture

Maître Minuit de Makenzy Orcel : Flamboyante démence

Makenzy Orcel ne cesse de renouveler l’univers déroutant de son écriture. Ses livres célèbrent une certaine insolence face aux formes courantes. À explorer son parcours entre poésie et roman, il y a évidence qu’une œuvre forte se construit sous sa plume, et Maître-Minuit, nouveau roman paru en octobre 2018 chez les éditions Zulma, vient lui conférer une importante avancée.

Une nuée d’étoiles tournoie dans le ciel, en quête d’un possible, quelque chant intact jailli des lignes hasardées, à la poursuite d’un battement émis d’une contrée inconnue, elles peuplent des pans lumineux, poétique le sol leur font espace où s’étaler, de quoi frayer passerelles dans la nuit dense, de quoi faire vie au milieu du pire : dénuement, drames existentiels, répugnance, orages intérieurs, quête blessée de soi, oppression, violences de toutes sortes, terreur et dictature. Voici à peu près l’atmosphère opaque où s’installe Maître-Minuit, roman-mer, roman-feu, roman ivre. Un récit sous les halos de la folie, signé par la langue-tempête de Makenzy Orcel. Pascal Quignard pense que « l’écrivain est un corps qui ne retient plus son sang », ici nous est révélé une preuve indiscutable.

En (dé)route

Tout commence dans « le dépotoir », cet étrange hôpital où tout manque, « un des endroits en Haïti où la mort a le plus de clients », sur fond de colère et de désespoir un patient aborde Poto, histoire de savoir pourquoi il se retrouve ici menotté à un lit d’hôpital, ce dernier réplique en remontant à la matrice de sa vie, en livrant le récit foudroyant de ses vents tumultueux, longue traversée d’un pays parsemé d’errances, odyssée taillée entre collines et bas-fonds.

S’écroule l’enfance de Poto : sa mère présumée, Marie Élitha Démosthène Laguerre, laisse son souffle sur le compte des vapeurs de colle pour se faire accepter par la vie et vadrouille au gré des nuits hantées par les agents du macabre « régime papa-à-viste », son père reste une intouchable absence… L’enfant cueille des rêves pour attraper un ailleurs, se jette dans « les épaisses forêts de [son]imagination » et s’invente des lunes avec ses jeux bizarres qui périphrasent la nuit humaine, il collecte ses fragments avec un crayon qui bientôt deviendra flambeau au bout de sa (dé)route.

Dans une Port-au-Prince ténébreuse Poto dérive, funambule sur les tessons d’une existence, recueillant toutes sortes de vécus : héberger la faim, voler pour la chasser, danser pour échapper à la valse des matraques que les tontons macoutes se font le plus grand plaisir d’orchestrer, collectionner (sans le vouloir) des souvenirs de violences inouïes dont les « sans-aveux » avaient fait le pain quotidien d’une population. Des vallées douloureuses qui remuent son être, un refrain de silences corrosifs qui fait monter en lui une colère, engendrant un geste solennel, celui de « saisir l’advenu » en mettant au point des planches, dessiner ces masses effroyables qui planent sur son étoile – à vrai dire il ne fait qu’essayer, car il lui « faudrait toute une éternité pour dessiner toute cette violence aveugle ».

La dictature papa-à-viste suspendue, mais pas la rhapsodie des violences, pas les périples de Poto qui continue à arpenter la ville, maintenant aux côtés d’un bandit (nommé MOI) en mission dans « la cité » pour le gouvernement, toujours sans lâcher son sac à dos. À la mort du chef de gang, il prend pour héritage sa femme pendant quelques années. Maintenant qu’il est auréolé pour ses dessins, exposé un peu partout, Poto finit dans un asile psychiatrique « où même la normalité est considérée comme anormale », non pas à cause d’un état mental déplorable mais du fait qu’on le mêle à un étrange trafic. Il finira par s’en sortir.

Il est question, tout le long du roman, d’une marche ; à l’image de Maître-Minuit (dans la mythologie vaudou c’est un géant dont les épaules dépasse les nuages, capable de traverser une ville en un seul pas), « un homme qui reste debout, avance toujours, quoi qu’il arrive », Poto déambule sans trêve, malgré le flot des tourments sur sa route, avance rebelle, résiste à l’enfer, aux vents amers d’un pays fracassé, traverse cinquante ans d’Histoire avec pour seuls bagages la folie et une enfance qui le porte à river des mondes sur des feuilles blanches.

Ce récit est, par-dessus tout, un véritable flambeau jeté sur la mémoire du peuple haïtien, déplie deux de ses plus sombres pages : d’abord le règne du « vieux malpropre [qui]était persuadé d’être le papa de toute une nation et qu’il avait sur elle droit de vie et de mort », ciel boueux où « le premier oiseau qui chantait se faisait déplumer d’un seul coup de fusil », où même l’école (gouvernementale, bien sûr), ou plutôt « bourbier scolaire », fut un terrain fertile de « petits tyrans, de fruits pourris sur pied », d’« enfants fascistes », mégots du « catéchisme papa-à-viste » ; puis cette « démocratie » où on ne faisait que « donner aux marionnettes l’impression qu’elles étaient libres de leurs mouvements », une « nouvelle mise en scène » où le chaos perpétue en empruntant d’autres visages. Aussi s’agit-il d’une étonnante cartographie de la galaxie des errants de Port-au-Prince à qui, comme Poto, on invente une folie, parfois impardonnable par le futur.

 

 

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